C'est un complot, je suis sûre que c'est un complot.
Ce n'est pas possible autrement.
Lohengrin donc.
Si vous avez lu le billet d'hier (bien sûr que vous l'avez lu, hein) Lohengrin est une histoire romantique et émouvante de chevalier et de princesse, avec un cygne et un château, un combat pour la vie et l'amour d'Elsa...
Introduction légère comme un souffle de vent. C'est poétique, romantique, doux, tendre. On sent que la musique monte et s'élève, on croirait voir la naissance d'un matin d'été. Ceux qui pensent que Wagner n'et qu'un tonitruant ramassis de cuivres et de tambours devraient écouter d'urgence cet air si parfait et si pur. Lentement on monte en puissance, puis ca s'apaise, puis ca revient... Cette fluctuation des sons crée une tension, on veut que le rideau se lève, on veut que cela commence enfin.
Lever de rideau sur des rangées de bonhommes vêtus de noir. Pantalon noir, chemise noire, ou T-shirt noir sortant du pantalon, catogans, cheveux longs... Les femmes sont en noir elles aussi, collant noirs, robes noires, pantalons noirs. Oh m..., ils nous refont le coup de Nabuccho il y a cinq ans, et de ce soi-disant choeur des esclaves vêtus de blouses de nylon comme les ouvriers à la chaîne (je sais, ils voulaient symboliser l'esclavagisme moderne des travailleurs-travailleuses le grand capital vous spolie. On devrait interdire aux communistes de toucher à la culture).
Le choeur est assis sur des tabourets pliants. En plastique noir. Le metteur en scène est en deuil, peut-être? En deuil de bon goût, sûrement. Ce garcon-là devrait être condamné à regarder son propre opéra chaque soir de la semaine pendant 52 semaines. Ca lui ferait les pieds.
Horreur, malheur, ils nous refont vraiment le coup du Nabuccho: voilà que le roi Henri et le conte Friedrich sont en costume-cravate. Bon, cette fois au moins ils nous ont épargné les bretelles rouges (Nabuccho dans l'opéra éponyme), la bouteille d'eau minérale descendue au goulot après une aria (idem)... Ah, voilà Elsa. Vêtue d'une robe "civile" elle aussi. Avec une canne blanche. Oui oui. Elle tâtonne, tend les bras, tourne la tête dans tous les sens, regarde à gauche quand Henri chante à sa droite, bougeant de facon saccadée comme un pantin atteint de Parkinson. La chanteuse est voyante, mais Elsa, non. Le metteur en scène a dû vouloir symboliser, dans un élan de pseudo-créativité, l'aveuglement de celui qui n'est pas encore Initié. (ta ra ta ta, pour avoir fait une mise en scène aussi nulle il ne peut pas penser aussi loin. Il a juste dû pensr qu'après le nain de Parcifal il lui fallait un nouveau handicap pour sacrifier au politiquement correct du modernisme. Sauf qu'à ce compte-là il aurait dû prendre une cantatrice vraiment aveugle. Autant aller jusqu'au bout de ses idées).
Ces gesticulations grotesques m'ont d'autant plus agacée que j'ai eu, en première, un professeur aveugle: il allait de facon normale, sans faire de grandes grimaces ou de simagrées, il tournait la tête vers vous quand vous luis parliez, ne bougeait pas les bras comme un pantin de bois mal manipulé. Il était digne, élégant, sans rien de ridicule.
Le décor me ferait pleurer de rire si je n'étais pas si en colère: des Clippos géants (vous savez, ces cubes et carrés de plastique multicolores, dotés de petits piquants de caoutchouc permettant de les emboiter les uns aux autres, j'adorais jouer avec quand j'étais gamine) perchés sur des piques (le metteur en scène doit être un nostalgique de 1789, c'est sa facon à lui de trimballer des têtes d'aristocrates au bout d'une pique). Le tout noir, bien sûr.
Il y a un camion en plastique jaune fluo sur la scène. Gros comme un gros chien. Il restera planté là jusqu'au troisième acte, sans qu'on ne comprenne bien pourquoi. Lohengrin est censé arriver sur un cygne, pas sur un camion benne. Passons.
Soudain le choeur s'ébahit "un cygne, un cygne". Ils regardent tous vers le public (sauf Elsa, qui tournicote de la tête comme une toupie folle et fait de grandes grimaces), bien sûr on ne voit aucun cygne arriver, hein (quoi que, dans Aida, ils ont utilisé un vrai éléphant, alors...). Lohengrin lui arrivera par l'arrière de la scène. Autant pour la crédibilité du truc. Ils ergardent tous vers un cygne censé arriver devant eux, mais le mec monté sur le cygne est derrière...
L'interprète de Lohengrin ressemble furieusement à celui qui a joué Siegfried dans l'opéra éponyme. Il est haut et large comme une tour (je devrais arrêter de me représenter les héros wagnériens comme de jeunes gens romantiques, moi) et doté (oups) d'une chevelure blanche lui arrivant aux épaules (re-oups) soigneusement applatie vers l'arrière à grand renfort de gel (re-re-oups). Lui aussi est en costard, hein? Un chevalier du graal ne saurait être vêtu autrement que d'un veston et d'un pantalon à pinces. Ceux qui pensent hauts-de-chausses, armures et autres cottes de maille sexys (aaaaah, Brad dans "Troie"...) ont tout faux.
L'avantage de ce genre de mise en scène "moderne" et désastreusement politiquement correcte est que vous ne regrettez plus d'avoir payé neuf euro pour une place avec une vue limitée. Autant c'est rageant pour un ballet ou pour une pièce à la mise en scène féérique ou particulièrement réussie (je pense ici à Cosi, même si l'opéra lui-même ne fait pas partie de mes favoris), autant, pour ce genre de catastrophes, il est aussi bien de pouvoir se caler au fond de son fauteuil et de se concentrer sur les voix, la musique et le texte.
Deuxième acte, une cabanette en mousse de caoutchouc jaune fluo occupe le centre de la scène. Mouais... Pour le bon goût on repassera. A côté du camion benne en platique assorti, un cygne visiblement sorti de la même usine (vous croyez qu'ils ont eu un prix de gros?).
Troisième acte. C'est l'arrivée du scène du tampax volant. Je suis consternée. Un zeppelin, toujours en plastique jaune fluo, est accroché au plafond de la scène, espèce d'hybride entre un tampax et un cigare de farces et attrapes que même Fidel Castro ne voudrait pas fumer.
Attendez, ce n'est pas tout: voilà Diana Ross!!!
Ah non, ce n'est pas elle. Pourtant, à voir ces silhouettes vêtues de tenues blanches où pendouillent des piques de plastique blanc en guise de plumage de volatile, on jurerait des échappées des années 60. Là, ils nous recyclent les tenues discos des nymphes de l'Or du Rhin. Serait-on à court de fonds, à l'opéra de Vienne?
Je m'étranglerais en voyant que, couronnant ces silhouettes hautement ridicules, il y a ... des têtes d'oiseaux! Ah, là ils nous refont le coup de la Flûte Enchantée, où des têtes de lions, girafes et éléphants sur des chemises de nuits blanches galopaient en sarabande autour de Papageno et Papagena.
Donc un cortège nuptial fait de toucans, de chouettes, de grands-ducs et autres corbacs. Je me surprends à regretter que la grippe aviaire n'ait pas fait plus de ravages au nord du Neusiedlersee.
J'en suis tellement troublée dans ma conception du bon goût que j'en manque presque le début du choeur nuptial. Presque... Car le chant sublime qui s'élève alors me pousse à fermer les yeux pour mieux m'en imprégner. Je lis ausi les paroles qui défilent sur mon tout petit écran, tellement plus belles et poétiques que la stupide ritournelle "here comme the bride" infligée par les mariages des feuilletons américains. C'est décidé, quand j'entrerai dans l'église pour mon mariage (je sais, je sais, c'est pas pour demain), ce sera au son de cette marche, avec le paroles chantées en allemand. C'est beau à pleurer.
Et puis Elsa et Lohengrin se retrouvent seuls. Et Elsa, Elsa curieuse et imbue d'elle-même, qui se met en devoir de poser à Lohengrin la question interdite. Lohengrin qui tente de la mettre en garde contre les conséquences, Elsa la présomptueuse qui insiste, le bonheur qui se fracasse. Devant le roi et toute la cour réunie (et le cadavre de Friedrich, assis sur une chaise et cagoulé de noir comme un pendu, ce qui est vraiment de mauvais goût) Lohengrin raconte un endroit où se trouve le Graal. Là de nouveau c'est si beau et poétique qu'au coin de l'oeil renaît cette larme qui avait déjà tellement envie de rouler pendant le choeur nuptial. Que j'ai envie à l'instant de rejoindre Lohengrin. :+) Et quand le chevalier lance son nom sous les lustres de l'opéra (non hélas, sous les ailerons du tampax géant), j'ai des frissons dans tout le dos.
Pendant ce temps, le choeur fait circuler, à bout de bras au-dessus de la tête, les maillons géants d'une chaîne jaune fluo (encore...). La chaîne serpente, voulant sans doute symboliser le sortilège qui se dénoue, ce sortilège qui avait emprisonnée Gottfried, frère d'Elsa, dans le corps du cygne. C'est d'un ridicule achevé. C'est navrant, c'est grotesque. Pendant ce temps descendent du tampax géant de grosses bulles noires, déjà vues au premier acte. Cri d'horreur d'Ortrude alors qu'une bulle s'éclaire pour montrer une silhouette de jeune garcon recroquevillée, grotesque simulacre de foetus géant: c'est Gottfried, porté disparu, en réalité transformé en cygne par Ortrude, ce cygne qui avait emmené Lohengrin vers Elsa. L'opéra s'achève sur le chant bouleversant de Lohengrin qui repart vers les siens, sur ce foetus géant pendu par un filin au ventre du tampax géant, sur le choeur vêtu de noir et les brochettes de Clippo.