Les vitrines luxueuses, Chanel, Vuitton, qui s'égrènent comme un chapelet de mode sous l'oeil curieux ou hâtif des passants.
Les touristes qui s'entretiennent à tue-tête à la terrasse du Demel, et ceux qui stationnent, nez par terre, au-dessus des vestiges romains blottis sous les pavés de la Michaelerplatz.
Une jeune femme qui traverse d'un pas impatient le rond-point pavé, en évitant un fiacre nonchalant ou un taxi pressé, s'engager sous la coupole donnant sur l'entrée des appartements impériaux.
Arrêt.
Oublier la hâte qui la pousse aux talons, oublier les amis qui l'attendent, le bus à ne pas manquer, oublier qu'elle a l'estomac dans les talons, ou qu'elle a mal aux pieds, au dos et partout où une jeune femme qui traverse la ville d'est en ouest juchée sur des talons trop hauts peut avoir mal.
Oublier la foule, oublier le temps qui passe.
Sous les voûtes plusieurs fois centenaires du palais de la Hofburg, une voix prend de l'ampleur. Un homme, les yeux clos, chante l'Ave Maria avec une ferveur qui ferait frissonner le plus convaincu des païens. Un pigeon s'envole comme pour rattraper les mots avant qu'ils ne s'évanouissent.
Hier c'était un violon qui pleurait ses notes jusqu'à les faire se rouler contre les voûtes couleur d'albâtre. Demain ce sera une jeune femme accompagnée d'un violoncelle, après-demain, un duo de cordes, et un autre jour encore, un nouvel artiste, un autre passionné qui se tiendra là, debout sous la coupole, se moquant de la pluie et du courant d'air, de la chaleur et de la foule.
Privilège d'une ville où la musique est reine, privilège d'une ville qui a vu les plus grands. Privilège d'une ville où les enfants ont des places réservées à l'opéra et des représentations adaptées à leur âge, où le service religieux dominical sert de cadre aux plus grands chefs-d'oeuvre de musique liturgique. Vienne, où les chanteurs de rue sont en costume ou en robe élégante, hommage à leur art, qu'ils exercent avec la même ferveur que ceux qui, le soir, chantent ou jouent sous les lustres de cristal de l'opéra national.
Dans la caisse de leur instrument, ouverte à leurs pieds sur cette scène qu'ils s'approprient le temps d'un miracle, toujours, elle laisse une pièce, non comme une obole, mais comme un remerciement pour un instant de grâce.
Et la musique décroît sur un dernier écho, mourant doucement, lentement, comme si elle ne se résignait pas à disparaître, cabotine tenant à rendre, encore et encore, un dernier hommage à son public. Une seconde de silence, pour revenir au temps présent.
Et la jeune femme pressée reprend son chemin, d'un pas pourtant un peu moins rapide, un peu moins impatient, d'un pas qui cherche encore, d'un soulier rêveur, l'accord d'une valse ou le ton d'un arpège.
Vienne, où la magie est au coin de la rue.
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